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Personne ne voulait rien dire à Nora, qui dut attendre plus d’une heure avant d’être reçue par un médecin. Celui qui finit par la rejoindre dans la salle d’attente était encore jeune, mais il avait l’air au bout du rouleau avec sa mine de papier mâché et sa barbe de deux jours.
— Docteur Kelly ? demanda-t-il à la cantonade tout en feuilletant un dossier.
Nora se leva aussitôt et lui demanda, les yeux dans les yeux :
— Dans quel état est-il, docteur ?
Un pauvre sourire éclaira brièvement le visage du jeune médecin.
— Il s’en tirera, répondit-il avant de lui demander d’un air curieux :
— Vous êtes médecin ?
— Non, je suis docteur en archéologie.
— Alors vous devez être une parente du malade.
— Non, juste une amie. Puis-je le voir ? Mais d’abord, que s’est-il passé exactement ?
— Il a été poignardé la nuit dernière.
— Poignardé ?
— Un centimètre plus à gauche, et son agresseur lui transperçait le cœur. Il a eu beaucoup de chance dans son malheur.
— Comment va-t-il ?
— Il est... Comment dirais-je ?
Tout en cherchant ses mots, le jeune médecin avait un petit air amusé.
— Il est plutôt en forme. Comment vous dire... Je mentirais en affirmant que c’est un patient comme les autres. Il a catégoriquement refusé qu’on lui fasse une anesthésie générale, menaçant de ne pas signer la décharge obligatoire. Personnellement, c’est la première fois que je vois ça. Il a ensuite exigé qu’on installe un miroir. On a essayé de l’en dissuader mais il n’a rien voulu savoir et on a dû en faire venir un exprès du service maternité. Heureusement que les malades ne sont pas tous comme lui. Je me suis même demandé à un moment si je n’avais pas affaire à un confrère chirurgien, c’est vous dire.
— Un miroir ? Mais pour quoi faire ?
— Pour lui permettre de suivre l’opération. Les fonctions vitales commençaient à faiblir et il perdait beaucoup de sang, mais il a voulu voir la plaie sous toutes ses coutures avant de nous laisser opérer. Incroyable. Quel métier fait-il, ce M. Pendergast ?
— Il travaille pour le FBI.
Le sourire du médecin s’évapora instantanément.
— Ah, je comprends mieux, maintenant. On a commencé par le mettre dans une chambre à deux lits parce qu’il n’y en avait pas d’autre, mais il nous a fallu lui trouver d’urgence une chambre privée et nous avons fini par déloger un sénateur de l’État.
— Pour quelle raison ? Il se plaignait de ne pas être seul ?
— Pas ouvertement.
Le médecin hésita un instant avant de poursuivre :
— Il a glissé dans le magnétoscope de sa télévision la vidéo d’une autopsie particulièrement écœurante. Son voisin de lit s’est mis à hurler et on a dû changer M. Pendergast de chambre. Ce qui n’était pas plus mal, surtout avec ce qui s’est passé ensuite. Il a commencé par renvoyer les plateaux-repas de l’hôpital, insistant pour qu’on fasse venir des petits plats de chez Balducci’s. Ensuite, il était hors de question de lui administrer le moindre goutte-à-goutte. Aucun antalgique, rien. Ni OxyContin, ni Vicodin, pas même de Tylenol. Je suis persuadé qu’il souffre le martyre, mais il n’en laisse rien paraître et je ne peux rien faire, surtout avec la nouvelle réglementation sur la protection des malades.
— Si je comprends bien, vous n’avez pas dû vous ennuyer, avec lui.
— Pas vraiment, non. D’un côté, il faut bien reconnaître que les patients les plus difficiles sont généralement ceux qui guérissent le plus vite, mais je plains ses infirmières.
Le médecin regarda sa montre.
— Vous pouvez lui rendre une petite visite. Chambre 1501. Mais ne restez pas trop longtemps.
Dans le couloir flottait un étrange parfum, lourd et entêtant, sans grand rapport avec l’odeur fade habituelle des hôpitaux, entre nourriture de collectivité et huile de camphre. Une voix aiguë lui parvint à travers la porte entrouverte. Interloquée, Nora s’arrêta un instant et toqua timidement.
Le sol de la chambre était jonché de vieux livres, de plans et de documents poussiéreux étalés dans tous les sens. Des volutes d’une fumée bleuâtre sortaient d’un brûle-parfum où se consumaient lentement plusieurs bâtonnets d’encens, expliquant l’odeur. Pendergast était allongé sur son lit, drapé dans une robe de chambre de soie noire. Sur l’écran de sa télévision, pas moins de trois médecins s’escrimaient sur un cadavre monstrueux, nageant dans une mare de sang. Nora détourna les yeux au moment où l’un des légistes s’appliquait à extraire de la boîte crânienne un encéphale flasque et sanguinolent.
Sur la table de nuit de Pendergast, les restes figés d’une queue de homard au beurre fondu confirmaient les dires du jeune médecin. Une infirmière, armée d’une seringue et d’une boîte à pilules, tentait vainement de raisonner le malade.
— Monsieur Pendergast, le docteur m’a donné l’ordre de vous faire cette piqûre, insistait l’infirmière d’un ton sans réplique. Vous avez subi une opération importante et vous devez vous reposer.
Pendergast déplia les bras qu’il tenait croisés derrière la tête pour prendre un vieux livre qu’il commença à feuilleter d’un air dégagé.
— Chère madame, je n’ai pas l’intention d’accepter la moindre injection, et je dormirai lorsque j’en éprouverai l’envie.
Sans autre forme de procès, il souffla sur la tranche de son livre pour en chasser la poussière et se mit à lire.
— Si vous le prenez comme ça, j’appelle immédiatement le docteur. C’est tout simplement inadmissible. Quant à cette poussière répugnante, ajouta-t-elle, chassant de la main les nuages qui entouraient le patient, c’est une insulte aux normes d’hygiène de cet établissement.
Pendergast hocha la tête d’un air distrait et tourna une page.
Furibonde, l’infirmière sortit de la pièce en trombe, bousculant Nora au passage.
Pendergast leva les yeux pour s’assurer qu’elle avait bien quitté la pièce, et c’est seulement à ce moment-là qu’il aperçut la jeune femme. Un large sourire éclaira aussitôt son visage.
— Ah, professeur Kelly ! Entrez donc et installez-vous comme vous le pouvez. À la guerre comme à la guerre.
— Comment allez-vous ? lui demanda Nora en prenant une chaise au pied du lit.
Pendergast lui fit un petit signe rassurant.
— Que vous est-il arrivé ?
— J’ai bien peur de n’avoir pas été assez vigilant.
— Mais qui a fait ça ? Où est-ce arrivé ? Et quand ?
— Juste en bas de mon immeuble, répliqua Pendergast.
Il appuya sur la télécommande afin d’arrêter le magnétoscope et reposa son livre sur la table de nuit avant de poursuivre :
— Un homme tout en noir armé d’une canne et coiffé d’un chapeau melon. Il a tenté de me chloroformer, mais j’ai retenu ma respiration en simulant un évanouissement. Bien m’en a pris, car ce stratagème m’aura permis de lui échapper. J’avais toutefois sous-estimé la force et la rapidité de mon adversaire qui a eu le temps de me poignarder avant de s’enfuir.
— Mais il aurait pu vous tuer !
— Sans vouloir vous offenser, je crois que c’était clairement son intention.
— Le docteur m’a dit que la lame était passée à un centimètre du cœur.
— C’est exact. Lorsque j’ai compris dans quelle situation je me trouvais, j’ai dévié sa main afin qu’il évite d’endommager une zone vitale. Un « truc » bien commode que je me permets de vous recommander s’il vous arrivait un jour la même chose. Ce que je ne vous souhaite en aucun cas, bien évidemment.
Puis, s’approchant de Nora, il ajouta à voix basse, d’un air énigmatique :
— Professeur Kelly, je suis convaincu d’avoir été agressé par l’assassin de Doreen Hollander et Mandy Eklund.
— Comment pouvez-vous le savoir ? répondit Nora, surprise.
— J’ai eu le temps d’apercevoir son arme. Il ne s’agissait pas d’un couteau, mais d’un scalpel. Plus précisément d’un scalpel à myringotomie, un outil servant habituellement à percer la paroi du tympan.
— Mais... pourquoi s’en prendre à vous ?
Pendergast sourit d’un sourire presque douloureux.
— La réponse n’est que trop évidente. Au cours de notre enquête, nous sommes passés un peu trop près de la vérité à son goût. Nous représentons un danger pour lui. Pour tout vous avouer, c’est précisément le développement que j’espérais.
— Comment ça, le développement que vous espériez ? Mais vous avez failli y laisser votre peau, et il peut très bien recommencer.
Pendergast plongea ses yeux clairs dans ceux de Nora pour lui répondre :
— Je ne suis pas le seul à me trouver actuellement en danger, professeur Kelly. Je pense à vous-même, mais aussi à votre ami Smithback. Il vous faudra faire très attention dorénavant.
Une grimace de douleur contracta un instant ses traits.
— Vous auriez dû accepter cette piqûre, inspecteur.
— Non. Il me faut absolument conserver les idées claires pour arriver au but que je me suis fixé. L’humanité s’est passée de produits analgésiques pendant des millénaires, il me suffit de perpétuer la tradition. Pour en revenir à ce que nous disions il y a un instant, je ne saurais trop vous conseiller de prendre quelques précautions élémentaires. Ne vous aventurez pas seule dans la rue le soir. Évitez les lieux peu fréquentés, et si vous avez besoin d’aide, ajouta-t-il en lui glissant une carte dans la main, n’hésitez pas à appeler le sergent O’Shaughnessy à ce numéro. J’ai la plus grande confiance en lui. Quant à moi, je serai sur pied d’ici quelques jours.
Nora hocha docilement la tête.
— Dans l’intervalle, je vous suggérerais volontiers un court séjour à la campagne. Je connais à Peekskill une vieille dame charmante qui serait ravie de bavarder avec vous.
Nora soupira.
— Vous n’êtes pas très fair-play, vous savez. Je n’ai pas hésité à vous confier tout ce que je savais sur cette affaire, mais vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi les crimes de Leng vous hantent.
— Tout ce que je pourrais vous dire aujourd’hui serait insuffisant. Je suis loin d’avoir démêlé cet imbroglio. Mais je peux vous assurer d’une chose, professeur Kelly : cette affaire n’a rien d’un divertimento récréatif. À ce stade de l’enquête, il est impératif d’en apprendre davantage sur Enoch Leng.
Nora gardait un silence buté.
— Faites-le pour Mary Greene, si vous ne le faites pas pour moi, insista Pendergast d’une voix douce.
Nora se leva.
— Une dernière chose, professeur Kelly.
— Oui ?
— M. Smithback n’est pas un mauvais bougre, si vous m’autorisez cette trivialité. Je sais d’expérience qu’on peut lui faire confiance en cas de difficulté, et je me sentirais plus rassuré en sachant que vous travaillez main dans la main sur cette...
— Pas question, s’insurgea Nora.
Pendergast eut un geste d’impatience.
— Faites-le au moins pour votre sécurité. Je suis convaincu que vous agirez au mieux. En attendant, il est temps de me replonger dans mes recherches. J’espère avoir de vos nouvelles demain.
Les manières péremptoires de Pendergast n’avaient pas fini d’irriter Nora. En s’éloignant, elle se demanda comment elle avait pu se laisser embobiner une fois de plus. Sans compter qu’il voulait la raccommoder avec cet idiot de Smithback. C’était hors de question. Il était assez grand pour se débrouiller sans elle. Et pour commencer, elle se rendrait seule à Peekskill.